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Cauchemars




00h45. J’essaie de dormir, mais rien à faire. Je gigote depuis près d’une heure. Aucune position ne fait l’affaire, aucun côté n’est confortable. Mon chum découche ce soir, et chaque fois, c’est pareil. Ça n’arrive pas souvent, mais j’ai tellement l’habitude qu’il soit là que je ressens toujours un certain inconfort quand ça arrive. J’ai beau me dire que je peux en profiter pour faire l’étoile dans le lit et prendre toute la place que je veux, reste qu’un lit Queen pour une seule personne, c’est trop grand. Pis faire l’étoile, c’est le fun environ 17 secondes, pas plus.

1h00. L’impression de vide m’empêche de dormir, mais il y a aussi autre chose. Depuis que mon chum passe tout son temps et toutes ses nuits ici, donc depuis environ un an, ça me donne un certain sentiment de sécurité. Par contre, les quelques fois qu’il a découché, j’ai fait des cauchemars. Et chaque fois, ces cauchemars sont de plus en plus horribles. Les premières fois, c’était des petits rêves sentimentaux: mon chum me laissait, m’humiliait ou me faisait de la peine. Troublants au réveil, puisque toujours très réalistes, mais ça allait. Ensuite, les cauchemars se sont transformés et sont devenus plus macabres : d’abord, mon chat mourrait d’une manière tout à fait impossible, puis est venu le tour de mes parents, de ma soeur et d’autres membres de ma famille Je me souviens m’être réveillée en pleurs chaque fois, d’avoir fait le tour de mon appartement en plein milieu de la nuit pour m’assurer que mon chat allait bien et d’avoir difficilement combattu l’envie d’appeler les victimes de mes rêves aux petites heures du matin pour entendre leurs voix au bout du fil. Moi-même, j’ai failli mourir plusieurs fois au cours de ces cauchemars, me réveillant en sueur et incapable de me rendormir.

Mais les dernières fois que mon chum a découché, ces cauchemars sont devenus plus que des cauchemars. Je ne saurais l’expliquer, mais c’est comme si ces rêves se transformaient, en partie, en réalité. Les derniers que j’ai faits n’étaient qu’à propos de moi; j’étais sans cesse en danger, toujours une ombre insaisissable et floue à mes trousses, un couteau à la main. Il n’est pas rare, après un tel cauchemar, que je me réveille avec la peau lacérée à certains endroits, des égratignures un peu partout et des taches de sang parsemant mes draps. Quand mon chum revenait, je cachais mon corps le plus possible ou lui disait que le chat m’avait griffée, que j’étais tombée ou n’importe quel autre mensonge plausible qui m’évitait de lui expliquer ce qui se passait. Il ne me croirait jamais.

1h35. Rien à faire. Mon chat a décidé que c’était le party et les fenêtres ouvertes me renvoient les cris et les rires d’un groupe de jeunes qui finissent leur soirée bien arrosée et emboucanée dans la ruelle. Mon frigo gronde, mon ventilateur tourne fort. Je décide de me mettre des bouchons, ça va couper le son; j’entends mon coeur battre dans mes oreilles et les frottements qui s’opèrent dans mon cou lorsque je bouge moindrement la tête. Tout ça, c’est ridicule et franchement insupportable.

J’ai finalement réussi à m’endormir vers 3h du matin. Ma nuit a été courte, mais cette fois, je n’ai pas fait de cauchemar. C’est bien la première fois depuis des lustres! Ce soir, mon chum sera là. Je n’aurai plus à m’inquiéter avant un moment.

22h35. Je vais me coucher, je n’en peux plus. La nuit dernière a été beaucoup trop courte pour que je puisse fonctionner plus longtemps. Mon chum décide de m’accompagner. Cette fois, je m’endors en un rien de temps.

 

***

 

Je suis dans une ruelle sombre, presque opaque. Je vois à peine où je mets les pieds. Tout se déroule où les regards n’ont pas accès, dans un incognito total.  Je sens le vent glacé sur ma peau, mais je n’ai pas froid. L’adrénaline me pousse au bout de moi-même et semble me donner plus de courage et de force que je n’en ai jamais eu.

 




J’ai un couteau à la main. Je me sens invincible. Ce couteau est l’allongement de mon bras, une partie intégrante de moi-même; je me sens terriblement bien avec ce couteau dans ma main. Le seul rayon de lune qui pénètre la ruelle se reflète sur la lame et lui donne l’air encore plus pointue, plus tranchante qu’elle ne l’est. La faible lueur laisse voir distinctement les coulisses que le sang a dessinées sur elle. Il s’agit pour moi d’une œuvre d’art; une œuvre en train de se faire qui sera achevée dès que la lame sera entièrement maculée de son sang. Je la trouve resplendissante, cette lame.

Pour la première fois, c’est moi qui suis en position de force.

Je marche d’un pas décidé et j’entends les halètements d’un homme qui tente tant bien que mal de courir devant moi. Il sanglote comme un enfant, se lamente comme un lâche. Il veut se sauver de moi. Le sang sur la lame de mon couteau doit être le sien; je l’ai probablement poignardé à une jambe un peu plus tôt, ce qui explique que même en essayant de courir de toutes ses forces, il n’arrive pas à me distancier, moi qui ne fais que marcher.

Mon cœur bat très vite. J’ai l’impression que le sang bout dans mes veines et qu’il circule avec un flot beaucoup plus rapide qu’il n’est biologiquement possible. Mes mains sont moites. Pour une raison que j’ignore, je perds patience. La rage m’envahit comme jamais, j’ai une envie de tuer excessive, une envie de voir une rivière de sang couler de sa gorge entrouverte. Je dois en finir avec cet homme, même si je ne sais pas qui c’est. L’obscurité me cache son visage. Je le sens; la rage, peu importe d’où elle me vient, est en moi depuis longtemps. Ma volonté de faire du mal à cet homme n’est pas nouvelle. J’ai l’impression que la force de ma rage provient d’une accumulation intemporelle, plus vieille que moi, plus vieille que le monde.

Le fond de la ruelle et la fin de la vie de cet homme approchent. Bientôt, il sera acculé au pied du mur, effrayé, s’échappant probablement dans son pantalon. Pendant ce temps, je rirai d’un rire d’outre-tombe, démoniaque, à glacer le sang, et que je prendrai goût à cette torture, mon couteau posé sur sa gorge tremblante qu’il baignera de larmes et de sueur. Je me complairai un instant de la situation, puis je le tuerai, mon arme pénétrant doucement sa gorge.

Ça y est, la poursuite s’achève. Le voilà adossé au mur, essayant de s’y fondre, de le traverser. Ici, au fond de la ruelle, l’obscurité fait place à une légère clarté qui me laisse voir sa silhouette. Bien qu’accroupie, je le devine grand. Grand et assez mince, mais bâti; je me demande bien comment j’ai pu réussir à prendre le dessus sur lui, moi qui suis plutôt petite et frêle. Sa peau est très blanche, mais la couleur doit être biaisée à cause de l’intolérable frayeur que je lui inspire. Je suis seule contre lui, mais je me sens plus forte que tout. Il tremble de partout tandis que je reste droite, immobile, en pleine possession de mes moyens. Je le trouve pitoyable. La situation de domination dans laquelle je me trouve me rend invulnérable, forte; je n’ai jamais été aussi bien de ma vie. Il commence à m’implorer de ne pas lui faire de mal, de ne pas le tuer, alors que la lame que je tiens fermement s’approche doucement de sa gorge. «Je t’en pris, ne me tue pas, je suis désolé, je ne te ferai plus jamais de mal, tu n’auras plus jamais rien à craindre de moi, s’il te plaît, crois-moi, ne me tue pas, je ne veux pas mourir!»

Malgré ses lamentations, je suis sans pitié ; ma rage est trop grande. Je le tue.

 

***

 

3h47. Endormie, j’ai du mal à ouvrir les yeux. Mon chum m’a réveillée en faisant un geste brusque durant son sommeil, accrochant ma hanche au passage. Je me sens bizarre. Je ne fais jamais de cauchemar quand mon chum est là.

Mais qui était cet homme effrayé devant moi? Pourquoi je lui voulais autant de mal, moi qui suis incapable de tuer une mouche? De quoi voulait-il se faire pardonner?

Je me rends compte que ma main droite est refermée, serrée en poing, comme si je tenais un couteau. Je suis toutefois soulagée de voir que je n’ai rien dans la main. J’ai du mal à reprendre mes esprits. Ma main ne veut pas se desserrer. Une sorte de rage me submerge encore sans que je puisse savoir pourquoi. J’ai du mal à me contrôler; j’aurais besoin de frapper quelque chose, quelqu’un, de me défouler jusqu’à épuisement total.

Je me retourne vers mon chum. Il s’est recroquevillé, ses genoux solidement appuyés sur son torse, comme un grand foetus. Il est couvert de sueur et il semble trembler, avoir des spasmes. Je tente de me calmer, de me remettre de mon cauchemar, puis je me tourne pour le prendre dans mes bras. Je passe mon bras par-dessus lui et pose ma main sur sa poitrine. C’est vraiment mouillé, mais impossible qu’il sue à ce point. Je retire ma main et remarque qu’elle semble humectée d’un liquide foncé. Je me retourne et ouvre ma lampe de chevet.

Ma main est pleine de sang. Mon chum ne bouge plus du tout, maintenant. Les spasmes sont terminés, il est mort. Sa gorge est tranchée, un couteau de cuisine encore inséré dans la fente.

 




 

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