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Au point mort

sablier




Attendre. Toujours attendre.

Attendre que ça passe. Que ça aille mieux.

Que vivre redevienne normal. Parce que plus rien n’est normal.

 

Au début, tu te disais que ça allait être juste pour deux, trois semaines, tout au plus.

Tu te disais que ce serait la merde parce que t’aimes pas ça travailler de la maison, mais bon, faut ce qui faut.

Ça durera pas.

Puis finalement, oui, ça dure.

Mais à ta fête, en août, ce sera réglé.

Au pire, à Noël.

C’est sûr.

Mais finalement, 9 mois plus tard, t’es toujours chez toi, et c’est loin d’être réglé.

 

Et tu fais comme si.

Comme si tout allait bien. Comme si tu gérais bien ça.

Tu travailles. Tu manges. Tu workout. Tu binge watch Netflix. Tu lis. Tu dors.

En tout cas, t’essaies. Parce que l’insomnie est ta meilleure amie.

Tu fais tout ça en boucle, jour après jour.

Anyway, t’as rien de mieux à faire.

Anyway, t’as envie de rien faire.

Mais en même temps, t’as envie de tout faire.

L’envie bipolaire.

 

Tu prends des nouvelles.

Pour t’assurer que tout le monde va bien. Parce que c’est le seul moyen de garder contact.

Puis tu jases de rien, parce qu’il se passe rien dans la vie de personne.

 

Tu magasines en ligne, parce que c’est tout ce qui te reste.

Tu track tes colis avec frénésie, tu refresh la page de suivi aux 2 minutes pour voir si y’a un update.

L’impatience et la fébrilité te gardent en vie.

Quand ton colis arrive enfin, que ça sonne à la porte, tu te précipites pour aller récupérer ta précieuse nouveauté.

Tu te précipites aussi en espérant avoir un minimum d’interaction humaine.

Un «Merci!» que tu lances au livreur avec beaucoup trop d’entrain, le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

Et le lendemain, ça recommence.

Une routine presque normale.




Sauf que non.

C’est pas normal.

Tout ne va pas bien.

Et tu gères pas ça si bien que ça. Tu vis dans le déni depuis longtemps, mais ça te rattrape.

L’anxiété. Les sautes d’humeur. Les crises de larmes.

L’optimisme bipolaire.

Tu te disais que c’était un hasard. Que ça arrive à tout le monde, des down passagers. Que ça allait passer.

Mais finalement, ça a pas passé. Ça fait des semaines, des mois, et ça a pas passé.

 

Tu te sens seule.

Pas parce que tu l’es vraiment. T’as un chum. T’as des chats.

Une chance qu’ils sont là. Tu sais pas comment t’aurais tenu jusqu’ici si c’était pas d’eux.

Ça t’a suffi un bon moment, d’ailleurs. C’était même une source de réconfort.

De savoir que, contrairement à d’autres, t’étais pas seule.

Tu te demandes comment ils font, les gens seuls…

Mais là, ça te suffit plus.

Même que ta patience a atteint des limites insoupçonnées et que ton gros possible pour prendre sur toi commence à être épuisé.

Tout te tape sur les nerfs. Même les plus infimes niaiseries.

T’essaies de rester zen.

Tu sais que t’es à cran, à bout, et que c’est la faute de personne. Que personne ne mérite de payer pour ton écoeurantite aiguë de tout.

Tu te dis que tu devrais te remettre au yoga. Ça peut pas faire de tort, non?

 

T’as besoin de sortir. De faire des choses. De voir du monde.

Pour de vrai. Fuck les vidéoconférences.

T’as besoin de normalité.

De pouvoir dire que ton week-end sera pas identique à tous tes derniers week-ends des neuf derniers mois.

Mais en même temps, tout ce que tu voudrais, des fois, c’est être seule.

La sociabilité bipolaire.

 

Une vie normale.

On dirait que tu sais même plus c’est quoi. T’as l’impression que la normalité reviendra jamais.

La vie est au point mort.

Au neutre.

La vie s’est arrêtée d’un coup et ne redémarre pas.

 

T’as l’impression de perdre ton temps. De perdre du temps.

Du temps pour faire tout ce que tu voudrais faire.

Du temps pour voir tous ceux que tu voudrais voir.

Parce que c’est le temps, pendant que du temps, t’en as encore. Avant qu’il soit trop tard.

Mais le temps s’est arrêté.

Est-ce qu’il repartira?

 

Mais ça va bien aller, y paraît.

En attendant, t’écris des affaires pour essayer de faire sortir le méchant, en espérant fort te sentir mieux après.